Faith-Based Fudging (ou
l’art d’améliorer les données quand on a la foi)
Comment
un programme de « prison chrétienne » soutenu par Bush prétend au
succès grâce au bricolage des données.
Par Mark A.R. Kleiman
paru le 5 août 2003 dans le journal web Slate
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La Maison Blanche, le Wall
Street Journal, et les conservateurs chrétiens n’ont pas cessé de se
péter les bretelles depuis juin (2003), quand un des projets favoris du
Président George W. Bush, une « initiative basée sur la foi », a fait
la manchette en tant que succès total.
Alors qu’il était
gouverneur du Texas, Bush a invité l’organisation Prison Fellowship de
Charles Colson, à démarrer le InnerChange Freedom Initiative, un programme centré sur la
Bible, avec une « prison-dans-la-prison » où les prisonniers sont
soumis à une évangélisation vigoureuse avec sessions de prières et conseils
intensifs. Une étude (voir study) produite par le Centre de recherche sur la religion
et la société civile urbaine de l’Université de Pennsylvanie rapporte que les
diplômés du programme InnerChange ont été ré-arrêtés et ré-emprisonnés en bien
moins grands nombres que ceux d’un groupe de contrôle équivalent.
Pour ceux qui savent à quel
point les taux de récidive sont difficiles à réduire, les résultats rapportés
étaient impressionnants. Colson a donc célébré ce rapport par une visite à la
Maison Blanche incluant une photo avec le président. Le chef de la majorité en Chambre, Tom DeLay, a alors émis un
communiqué de presse triomphant. Le Journal à donc flagellé les
critiques des programmes basés sur la foi pour leur "aveuglement devant la
science" en s’opposant à InnerChange. Le rapport a réchauffé le cœur des
officiels dans les quatre états qui ont un tel programme InnerChange et a
conforté le plan du Président Bush pour introduire ce programme chrétien dans
les prisons fédérales.
Il n’est pas nécessaire de croire en la foi-guérisseuse pour penser qu’un programme intensif de 16 mois, avec suivi après libération, géré par des gens profondément concernés pourrait être l’occasion, pour quelques prisonniers, de reprendre leur vie en main. Le rapport semble placer les « libéraux sécularistes » américains devant une alternative pénible : avoir les prisonniers « sauvés » par Colson, ou bien accepter qu’ils commettent d’autres crimes et retournent en prison ?
Mais, quand on se donne la
peine d’examiner l’étude en question, il est clair que le programme n’a pas
fonctionné. Les participants à InnerChange firent légèrement pire que le
groupe de contrôle. Ils ont été légèrement plus enclins à être arrêtés de
nouveau et sensiblement plus sujets (24 % contre 20 %) à être internés de
nouveau. Si la foi est, comme le dit St-Paul aux Hébreux, l’évidence des choses
invisibles, alors InnerChange est une occasion pour cultiver sa foi : nous
n’avons certainement rien vu comme résultats.
Comment donc l’étude de
l’université de Pennsylvanie a-t-elle pu être pervertie en une preuve
qu’InnerChange fonctionne? A l’aide d’un des plus vieux tours de passe-passe,
un tour qui garanti pratiquement le succès de n’importe quel programme :
compter les gagnants et ignorer les perdants. En statistique, le terme savant
pour ce tour est « polarisation par sélection » ; les patrons des
programmes appèlent cela « écrémer ». Anne Piehl, professeur de politiques publiques à Harvard qui a
passé l’étude en revue avant sa publication, appelle cette façon de faire
"cuisiner les livres"
Voici comment l’étude a été
frelatée.
InnerChange a commencé avec
177 prisonniers volontaires mais seulement 75 d’entre eux ont été
"diplômés." L’obtention du diplôme implique la participation au
programme non seulement en prison mais aussi après la libération. Aucun n’a été
compté comme diplômé, par exemple, à moins de trouver du travail. Naturellement
les diplômés ont fait mieux que le groupe de contrôle. N’importe quel truc qui
sélectionne les seuls « au travail » dans un groupe d’ex-prisonniers
va apparaître comme une cure miracle, parce que trouver un travail et le garder
est l’un des meilleurs indicateurs prédictifs de réhabilitation. Un prisonnier
qui réussi à passer au travers de 16 mois d’un programme d’auto-amélioration
très exigeant a probablement plus de ressources intérieures et une plus forte détermination
à changer sa vie que la moyenne des prisonniers.
Les chefs de claque de
InnerChange ont simplement ignoré les autres 102 participants qui ont lâché,
qui ont été éliminés, ou qui ont bénéficié d’une libération anticipée et qui
n’ont pas terminé le programme. Naturellement ces non-diplômés ont fait pire
que le groupe de contrôle. Si vous sélectionnez les gagnants, vous laissez
dehors principalement des perdants.
Dans l’ensemble, les 177
entrants ont fait un peu moins bien que les contrôles. Cela aurait dû
décourager les tenants d’InnerChange, mais au contraire, ils se sont encouragés
parce qu’ils ont ignoré l’échec des perdants et se sont concentrés sur le
succès des gagnants.
L’étude de l’Université ne
cache aucunement ces pauvres résultats: tous les faits rapportés précédemment
proviennent directement de ce rapport. Mais l’étude dévie pour accrocher un
sourire aux tristes résultats, ce qui a mené aux chiffres des diplômés seuls
avant d’arriver aux faits déprimants. Apparemment, le bureau de presse de
Prison Fellowship a simplement écrit un communiqué de presse sélectif, et la
Maison Blanche a repris l’information à partir du communiqué de presse.
Vraisemblablement personne n’a véritablement menti ; ils ont simplement cru et
répété comme étant des faits ce qu’ils voulaient croire. Il est difficile de
savoir avec certitude ce que pensaient les personnes impliquées. L’auteur de
l’étude, Byron Johnson, a annulé une entrevue au dernier moment. La maison
Blanche n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Le gérant du programme
InnerChange, Jerry Wilger, dit qu’il ne connaît pas grand chose en recherche,
mais il ne pense pas qu’il soit correct de compter contre lui les participants
qui ont lâché son programme, une objection qui sonne juste mais qui manque
totalement la cible. Si le groupe des 177 participants à InnerChange étaient
véritablement comparé au groupe de contrôle et se révélait avoir plus de
récidives, alors ou bien le succès apparent des diplômés était dû à l’écrémage
ou bien le programme a réussi ce tour de force de rendre les non-diplômés pires
que ce qu’ils étaient au départ. Si le programme avait effectivement aidé ses
diplômés sans enfoncer les non-diplômés, et si le groupe entier des
participants était véritablement comparé au groupe de contrôle, alors le groupe
des 177 participants aurait dû faire mieux ensemble que le groupe de contrôle.
Ce qu’ils n’ont pas fait.
En conclusion, cette
analyse optimiste de gagnants seuls ne vaut même le papier sur laquelle elle
est imprimée. Seule une analyse du groupe complet (techniquement désignée
"intent-to-treat", un terme issu de la recherche médicale) a
une valeur réelle. Et sur cette
base, ce programme a un effet nul ou un
peu moins bon que nul. Cela en fait un échec.
John DiIulio, un intellectuel
sérieux, tenant des programmes basés sur la foi, a été directeur des
initiatives basées sur la foi de l’administration Bush et le fondateur du
Centre de recherche de l’Université de Pennsylvanie. Il a franchement admit que
les résultats n’étaient pas ce qu’un supporter de tels programmes avait espéré.
Mais il a souligné qu’une étude isolée ne fournit presque jamais un oui ou un
non convaincant pour un concept de programme. Les croyants orthodoxes montrent
le seul résultat positif et disent que cela prouve que les programmes basés sur
la foi fonctionnent. Les sécularistes orthodoxes montrent un seul résultat
négatif et disent que cela prouve que les programmes basés sur la foi ne
fonctionnent jamais. Ils ont tous tort.
Les pauvres résultats de
InnerChange ne signifie pas qu’aucun programme basé sur la foi ne puisse
fonctionner, mais ils signifient que ce programme particulier n’a pas
fonctionné, à tout le moins, jusqu’à maintenant. Il rejoint une longue lignée
de ce qui semblait de bonnes idées pour réduire la récidive mais qui ont
échouées lorsque soumises à une évaluation rigoureuse. Il est possible que ma
propre lubie, l’alphabétisation (voir literacy training), ne ferait pas mieux dans un test
vraiment aléatoire. Mais c’est pour cela que l’on fait des évaluations; elles
nous racontent des choses que nous ne voulons pas entendre. Si vous êtes
honnête, vous les écouter.
Et si vous êtes malin, vous
n’écouterez pas les politiciens tenants des ceci et cela basés sur la foi quand
ils vous disent qu’ils ne demandent votre soutien que pour des programmes qui
ont été « prouvés » fonctionnels.
Mark A.R. Kleiman, expert en contrôle de la criminalité, enseigne
les politiques publiques à l’Université de Californie à Los Angeles. Son Weblog
est à markarkleiman.blogspot.com.
Illustration par Robert Neubecker
Traduit de l’anglais par Michel Virard, février 2005