Réponses d’un matérialiste athée
à un ami rationaliste agnostique

...extrait rendu anonyme du courrier des lecteurs des Cahiers rationalistes


Michel Naud
 

Dans le dernier numéro des cahiers rationalistes un de nos amis défendait que seul l’agnosticisme serait recevable puisque l’existence ou l’inexistence d’une entité divine résisteraient « actuellement » à toute velléité de recherche de preuve au sens scientifique : toute affirmation allant tant dans le sens de l’existence que de l’inexistence serait du domaine de la foi.

Ce discours est probablement partagé par nombre de rationalistes et en déstabilise quelques autres. Ce n’est pas mon cas.

En outre et sans vouloir faire pour autant de l’amalgame, je ne peux pas m’empêcher de rapprocher la multiplication de ces affirmations avec le silence assourdissant de l’Union Rationaliste à propos du colloque organisé par la Libre Pensée relatif aux matérialismes à leurs détracteurs, alors qu’il n’y a encore qu’une petite vingtaine d’années c’est l’Union Rationaliste qui aurait organisé ce colloque, qui plus est au Collège de France. Je ne peux m’empêcher non plus de faire le lien avec le manque d’enthousiasme de certains de nos amis lorsque nous engagions la bataille contre les impostures intellectuelles dans la foulée de l’ouvrage de Alan SOKAL et Jean BRICMONT ou lors de l’affaire TEISSIER ou plus généralement relativement à l’utilité de la permanence d’un combat contre les fausses sciences et leurs marchands.

Que notre ami agnostique se rassure, je ne chercherai pas à « prouver » qu’il se trompe et il pourra se considérer rationaliste agnostique aussi longtemps qu’il le voudra même si je souscris aux arguments opposés qu’il rapporte. L’argument de nos amis agnostiques semble évidemment imbattable sur le plan logique, mais il m’apparaît vicié à l’examen des conclusions que l’on peut en tirer dans des conditions strictement semblables : nos amis n’ont ainsi d’autre choix que de se déclarer agnostiques en matière d’existence de fantômes ou de réalité des visiteurs de l’espace (OVNI). (je ne parle pas d’homéopathie ou du créationnisme, car dans ces cas, nous pouvons nous appuyer sur un authentique savoir scientifique à opposer aux fondements de ces croyances).

C’est en effet une évidence que l’inexistence d’un phénomène est impossible à démontrer ; il en est ainsi de l’inexistence d’une entité divine comme de l’inexistence des fantômes ; faut-il en conséquence sombrer dans le scepticisme radical et conclure à l’indécidabilité généralisée ? À mon sens non, car, en addition du principe cartésien rappelé fort à propos par notre ami agnostique, et contrairement au principe d’économie qu’il évoque, il convient à mon sens d’en ajouter un autre que nous mobilisons de façon générale (ne serait-ce que dans les comités de lecture de revues scientifiques), à savoir que « la charge de la preuve revient à celui qui affirme ». Ainsi, sur des hypothèses aussi farfelues que l’existence d’entités divines ou de fantômes, il m’apparaît un peu cavalier de demander à ceux qui ont décidé en faveur de l’inexistence d’apporter les preuves à l’appui de leur décision en leur posant de fait la question « pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu ? » alors qu’il me paraît beaucoup plus logique de d’abord demander à nos contradicteurs : « et vous, pourquoi y croyez-vous ? ». (De plus, comme usuellement, plus le phénomène annoncé est extraordinaire et farfelu, plus les preuves apportées par ceux qui en affirment l’existence ont intérêt à être bétonnées ; bonne chance aux amateurs ?)

D’aucuns répondent qu’en réalité, nous dépensons de l’énergie inutilement, puisque cet agnosticisme ne viserait pas à dire : « je ne sais pas » mais à dire : « comme c’est indécidable, j’ignore la question » et ainsi, plutôt qu’à perdre du temps dans un combat antireligieux (relatif au fondement des religions), il conviendrait de s’attaquer préférentiellement aux conséquences, à savoir la perte du libre arbitre humain consécutif à la croyance en une entité d’ordre divin, voire les prétentions cléricales des religions structurées.

À cela, je répondrai d’une part que cet argument commence à me paraître « tiré par les cheveux », car j’ai difficulté à concevoir que l’on puisse combattre les conséquences des religions au nom du fait que croire en Dieu éloigne l’homme de la prise en main de son propre destin (« l’opium du peuple ») en refusant de prendre position sur la question de la validité de cette croyance elle-même. Mais surtout, je répondrai qu’en pratique (car la preuve du pudding, c’est quand on le mange), je suis bien forcé de constater que ce sont souvent les mêmes, notamment au sein de notre union rationaliste, qui tendent à nous éloigner de combats politiques autrement plus actuels et conséquents pour nos conditions matérielles d’existence que sont ceux pour la laïcité institutionnelle et contre toutes les prétentions communautaristes de toute nature (loi de 1905, unité et indivisibilité de la république, constitution européenne, etc.).

En guise de conclusion, bien sûr, cher ami agnostique, on peut être rationaliste et agnostique ; néanmoins, si j’en crois la « preuve par neuf » que représenterait la liste des neuf présidents que l’union rationaliste a connus (Henri Roger, Paul Langevin, Frédéric Joliot-Curie, …, Ernest Kahane, Evry Schatzman, Jean-Pierre Kahane - sauf conversion récente dont il ne m’aurait pas fait part), auxquels on peut ajouter l’ancien président d’honneur Jacques Hadamard, toutes sommités qui n’ont jamais caché, quand on les questionnait, leur matérialisme philosophique et leur athéisme déclaré, si j’en crois la longue liste des ouvrages publiés par les éditions rationalistes, nous pouvons affirmer que l’union rationaliste peut témoigner que son rationalisme « canal historique » est bien matérialiste et athée, et ce, malgré l’émergence d’une sensibilité rationaliste tendant à se rapprocher d’un scepticisme radical, rationalisme dont j’œuvrerai autant que faire se peut à ce qu’il ne devienne pas le « canal habituel » ?

Michel NAUD, 2 octobre 2003